Permanence d'un collège brestois à la veille des vacances de Noêl.
Il se dit qu'il n'en ratera pas une. Le simple chemin de sa table à l'estrade du surveillant devient un supplice. Mais il s'oblige à le faire car il ne veut plus avoir de mauvaise note en math juste parce qu'il n'a pas osé demander de l'aide. Il se lève. Déjà les premiers ricanements et moqueries se font entendre.
« Hé bouboule !
Gros tas !
Bouffon ! »
Il rougit et transpire . Il est en 3ème et pourtant la permanence, n'est composé pour la plupart que de 6ème et de 5ème. Mais il est tellement paralysé de honte qu'il ne répond à personne. Une boulette de papier mâché le manque de peu et le voilà arrivé à l'estrade. «
- J'ai un problème en math ...
- Quoi ?
- J'ai un problème en math ...
- Tu te débrouille, j'ai autre chose à faire ! gueule le surveillant.
Toute la permanence éclate de rire et cette fois la boulette de papier ne le rate pas. Dans la joue. La honte et la douleur lui font venir les larmes aux yeux. Il rejoint sa table. Les moqueries continuent un moment puis s'estompent. Il continue à peiner sur ses inéquations jusqu'à la sonnerie qui annonce la récréation. Il range ses affaires en vitesse et se hâte vers le CDI endroit calme et apaisant. La documentaliste l'accueille d'un discret sourire, il lui sourit en retour puis lui demande si il peut prendre une salle individuelle. Elle aquiesce gentiment. Il prend le manga noir d'Hiro Hito dans son sac de cour, s'installe dans la salle, et commence à lire.
Lorsque la sonnerie retentit au bout d'un quart d'heure, il est tellement plongé dans sa lecture qu'il en a totalement oublié le cour de sport de l'heure suivante. Le poison de l'angoisse se diffuse dans son ventre, sa gorge, compacte ses intestins et son estomac en boule si lourde qu'il en a la nausée. Il déteste le sport car :
il a honte de son corps en surpoid, tous les exercices sont en groupe, le travail en équipe étant l'une les valeurs devant être apprise en sport or il n'a aucun ami avec qui se mettre, enfin les professeurs ayant décidé pour ce trimestre de travailler en interclasse, il partage donc ses cours de sport avec un groupe de garçons d'une autre classe dont il est le bouc émissaire préféré.
Il prend son sac et se dirige vers les portes cartables pour l'échanger avec son sac de sport, puis va dans les rangs d'EPS, et attend en essayant de penser aux vacances de Noèl qui commencent demain. Bien que comme tous les ans il aille chez sa grand mère et ne fasse quasiment rien d'intéressant, cela le réconforte de penser qu'il sera tranquille pendant 15 jours.
Le prof se fait attendre, car tout le monde est déjà parti en cour. Même si celui-ci est très souvent en retard, le garçon ne peut s'empêcher d'espérer son absence, mais est bien vite déçu lorsqu'il voit le vieux prof de sport arriver son sac à dos sur l'épaule.
La classe en bavardant et chahutant, se met en route vers les vestiaires de la grande salle de sport. Il rentre, pose son sac et commence à enlever son tee-shirt.
- « Argh vision d'horreur ! lance un garçon
- C'est clair ! renchérit un autre
- Faut maigrir, là ça devient grave ! s'exclame le premier garçon
Il rougit mais ne répond rien.
- Tu devrais te faire payer au poids, tu serais milliardaire ! continue l'autre en s'esclaffant.
Malgré le fait qu'il entende très souvent ce genre d'insultes, à chaque fois, ces mots le pénètrent directement au c½ur comme des flèches qui ouvriraient des centaines de petites plaies.
Là encore, autant par peur que par honte, il ne répond rien et sort après avoir fini de se changer.
Arrivé dans la salle, il s'asseoit sur les gradins et écoute le professeur commencer son cours, en espérant qu'il sera le plus bavard possible afin de perdre du temps.
- « Bon alors tout le monde est là ? commence Mr Morlon le professeur. Donc aujourd'hui, on va faire course longue avec les 3eD. Vous aurez le droit de ne pas suivre la piste mais ne vous éloignez pas des environs du collège. Vous faites trois tours d'échauffement dans la salle et vous sortez. «
Le garçon descend des gradins et commence à courir. Il essaye de faire le moins possible ballotter ses bourrelets et rougit lorsque le groupe de garçons de sa classe le dépasse en ricanant. Péniblement, il termine, rouge et essoufflé ses trois tours, fait l'échauffement articulaire et sort.
Dehors, il commence à courir en essayant d'éviter au maximum le fameux groupe de garçons. Mais les deux classes étant sur le même circuit de course , il ne peut pas les éviter longtemps, et après avoir couru 300 mètres seul, il est vite rattrapé par le plus grand et le plus violent d'entre eux, Geoffrey Guinée dont plusieurs rumeurs au collège, disaient que depuis qu'il avait retrouvé son père pendu dans son garage, sa mère et lui vivaient grâce aux différentes aides sociales municipales, aide à la nourriture, aux vacances etc.
-« Alors Bouboule, fait-il en le poussant violemment par derrière, tu te caches ?
Comme il ne répond pas, Geoffrey lui donne un coup de pied entre les jambes. Il pousse un cri et tombe à genoux.
- Putain, mais qu'est ce que je t'ai fait ?! Pourquoi t'arrêtes pas de me faire chier ?
-J'aime pas les gros tas comme toi c'est tout ! J'aime pas ta gueule de pédé ! Regarde toi, t'arrives même pas à te défendre, tapette va, dit-il en le frappant encore deux fois et partit en lui criant des injures.
Il se relève péniblement, gêné par la douleur puis va voir le professeur de sport et lui dit qu'il s'est fait mal et qu'il ne peut donc plus courir. Celui-ci soupire bruyamment d'un air excédé mais n'insiste pas. Il reste donc jusqu'à la fin du cour sur le banc de touche. Quand la sonnerie retentit, il part dans les vestiaires se changer, dans l'indifférence générale, les garçons étant trop occupés à essayer de savoir qui avait couru le plus longtemps, qui avait fait le plus de tours ... etc, puis il se rend en cour de math.
Lorsque la fin de la journée sonne, il va dans la cour attendre son car. Quand il arrive, le garçon s'installe sur un siège et écoute de la musique pendant tout le trajet.
Chez lui, il demande : Maman ? à la maison vide. Se rappelant que sa mère travaille jusqu'à 9h du soir, il éprouve un tel sentiment de vide oppressant qu'il se précipite vers la cuisine allume la télé et regarde en mangeant plusieurs grosses tartines au chocolat ainsi qu'un énorme bol de céréales. Tout cela très vite. Comme si il fallait calmer en le remplissant le vide criant de son c½ur.
Après cela, il sent l'envahir le familier sentiment de regret d'avoir trop mangé et la gène nauséeuse d'estomac trop plein, puis en essayant d'ignorer tout ça, s'installe dans sa chambre devant sa console de jeu.
A 21h15, il lève la tête de sa console en entendant la porte d'entrée s'ouvrir, pour regarder sa mère qui, aide soignante de la maison de retraite voisine était au travail depuis 13h.
- Salut, lance-t-il machinalement.
-Bonjour, répond-elle d'un ton las. Ca s'est bien passé ?
-Oui, dit-il d'un ton sans réplique.
Sa mère perçoit le ton de sa voix mais est trop fatiguée pour l'interroger et se rend dans la cuisine .
-Il y a des côtes de porc et de la purée pour ce soir, ça te va ?
-Oui oui, t'inquiète, c'est bon, répond-il. Il n'aime pas les cotes de porcs, au menu un soir sur deux, mais ne veut pas vexer sa mère. »
Quelques minutes plus tard, sa mère l'appelle, et ils se mettent à table.
Tandis qu'ils mangent, sa mère lui dit :
-« Donc je t'ai préparé ton sac ce matin vu que je savais que tu n'aurais pas l'idée de le faire ce soir, même si tu pars demain.
-J'aurais pu le faire demain matin.
-Non car comme j'ai du te le dire une dizaine de fois, je ne peux pas t'emmener, je bosse demain, donc tu pars en train.
-Ah oui c'est vrai. A quelle heure ?
-Le seul train qu'il y a pour là-bas, part à 7h02 demain matin.
-Quoi ? » Tout le stress et l'énervement de la journée lui revenant au c½ur, il se lève et sort de table.
-« Et ton dîner ? demande sa mère ?
-J'ai pas faim, c'est dégueulasse, fait-il en claquant la porte. «
Après avoir passé une mauvaise nuit, il se lève plus fatigué et énervé que la veille et ne commence a se réveiller qu'en entrant dans le train. Il met ses bagages dans le conteneur au-dessus des sièges, s'asseoit, enfonce ses écouteurs de MP4 dans ses oreilles et écoute Eminem pendant tout le voyage.
Le flow haineux et les mélodies agressives du rappeur ont bizarrement sur lui un effet apaisant, il arrive donc calmé dans la Creuse, à la gare du village voisin d'oû habite sa grand-mère et celle- ci n'ayant pas pu venir le chercher, il s'engage à pied sur la petite route reliant les deux villages.
Tout en marchant, il regarde le paysage accueillant et familier avec la grande et imposante église trônant au milieu du village, le bar en face, l'école juste à coté et la série de maison mitoyenne après le bar. Il sonne à la n°26 celle de sa grand-mère.
-« Oui mon chéri vas-y entre ! crie la vieille dame d'une voix enjoué. »
Il passe la porte et s'apprêtant à enlever son manteau, il tique sur un blouson vaguement familier accroché au portemanteau. Sa grand-mère vient à sa rencontre et dit :
-Désolé mon chéri, je n'avais pas eu le temps de te prévenir que ma demande d'accueillir un enfant en vacances avait été accepté je ne l'ai su que hier.
. Surpris, il avance dans le salon et voit se retourner à son arrivée dans la pièce , un adolescent, vêtu d'un jean et d'une veste de sport démodée, grand et assez musclé.
Geoffrey Guinée.